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Interview #30 – Rencontre avec Lomepal à L’Autre Canal

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Interview #30 – Lomepal

Véritable phénomène de la scène rap actuelle, c’est lors de son passage à L’Autre Canal, que nous l’avons rencontré. Lomepal est l’un de ces artistes qui se démarque des autres avec un univers qui lui est propre. Après une première partie très réussie des rappeurs lorrains du collectif Le Saloon, l’artiste originaire du sud de Paris, n’a pas déçu. Accompagné de son fidèle Dj et beatmaker Meyso, ainsi que de son acolyte belge Caballero, il a su faire bouger la foule pendant plus d’une heure sur ses meilleurs classiques, alternant entre des morceaux légers ou plus introspectifs avec une énergie et une facilité des plus déconcertantes.

Présent en loge avec ses camarades de tournée (Caballero et Meyso) nous l’avons questionné autour d’une petite boisson fraîche sur ses différents projets, ses collaborations, son futur album, ses passions, le cinéma… mais aussi sur son avenir dans le rap. Rencontre avec un jeune artiste des plus sympathiques, assez bavard, qui n’a pas fini de faire parler de lui.


En passant de Cette Foutue Perle à Seigneur, puis enfin Majesté ; on constate une nette évolution de ton univers, notamment au niveau des productions et des thèmes abordés. Comment tu expliquerais cette évolution ?

Pour moi chaque projet est marqué dans le temps, ils reflètent souvent ce que j’aime à un moment précis. Quand j’ai fais “Cette Foutue Perle” en 2013, j’écoutais déjà des morceaux assez récents récents dans le hip-hop, mais j’avais envie de faire un classique dans ce qui m’avait plu en tout premier dans le rap, c’est-à-dire quelque-chose de très boom-bap. Meyso, avec qui je travaillais à ce moment là, produisait des instrumentales parfaites dans ce style ; on s’est bien entendus du coup. On a travaillé sur pas mal de morceaux ensemble et c’est vite devenu un projet concret de huit morceaux. En même temps que je travaillais sur ce projet là, j’écrivais déjà d’autres morceaux, mais je voulais absolument finir ce projet exclusif avec lui.

Après, comme je te dis, j’avais d’autres morceaux de côté. Une sorte de gros LP et je savais pas trop quoi en faire. Au moment où je me suis mis à travailler dessus véritablement, je me suis rendu compte que j’avais trop de morceaux et je voulais pas que ça puisse avoir l’air d’un album, c’était trop tôt. On a donc eu l’idée avec Lo’ justement de couper le projet en deux parties (ndlr : Hologram Lo’ est le producteur et DJ du groupe 1995). On s’est rendu compte après qu’il y avait soit des morceaux très sombres ou très sérieux, soit des morceaux plus légers et déconnants. Suite à ça j’ai donc habillé les projets, j’ai jeté certains morceaux, j’en ai ajouté d’autres ; je voulais vraiment leur donner une forme bien spécifique à chacun. Je me sentais pas prêt pour faire un album, mais maintenant je le suis.

C’est pour ça que tu dis “avant j’étais timide, maintenant, j’ai l’air plutôt fier” dans le morceau “La Marelle” ?

Ouais, juste après je dis que j’ai des gros flingues et que je veux tuer tout le monde (rires). C’est pas le morceau le plus réfléchi que j’ai fait, mais au final c’est vrai que la célébrité, le fait de devenir plus connu, et que ton personnage commence à prendre le dessus parfois, ça permet de sortir un peu de cette timidité et d’avancer. J’étais pas très timide de base, mais c’est clair que la somme de ces choses là font que j’ai beaucoup plus confiance en moi qu’il y a quatre ou cinq ans.

Je me sens prêt pour l’album comme je t’ai dit, mais je ne me mets pas la pression. J’ai vraiment envie de faire ça bien. Je suis depuis quelques temps dessus, mais j’ai même pas fait la moitié pour tout te dire. Je pense que ça va prendre du temps, il y a la tournée déjà et je veux pas me presser, ce sera plutôt pour la fin d’année prochaine.

Au niveau des collaborations, est-ce que tu comptes encore travailler avec plusieurs beatmakers ?

Pour l’instant je demande à plein de gens de m’envoyer des prods. J’ai aucune certitude, j’écoute pas mal de sons. Je n’ai aucune certitude non plus sur tel ou tel artiste, je peux pas te dire vraiment qui sera présent sur l’album. Si ça se trouve Meyso va produire les trois quarts du projet, si ça se trouve il va produire que deux sons. Pareil, il y aura très probablement des instrus de JeanJass, de Lo’ ou Stwo parce ce que c’est des gens avance qui j’ai l’habitude de bosser. Il y a un des gars de L’Ordre Collectif aussi avec qui j’ai déjà travaillé sur les clips “Les Battements” ou “Enter The Void” qui fait du son. Je travaille avec lui sur quelques projets, mais rien n’est concret encore. Je veux tenter des trucs.

Ce n’est pas difficile justement de maintenir une certaine cohérence dans les projets quand on travaille avec de nombreux artistes issus d’univers différents ? Je pense à Stwo, Hologram Lo, Meyso…

En réalité je ne trouve pas que soit difficile. Le fait de travailler avec un seul beatmaker ou plusieurs possède des points positifs dans les deux cas. Dans un premier temps, le fait de travailler avec un seul beatmaker va te permettre notamment de travailler sur la couleur, la composition de l’album, l’ordre des pistes et l’ajout d’interludes, qui vont raconter une vraie histoire. Dans un second temps, le fait de diriger le projet, de sélectionner des morceaux à droite à gauche qui me plaisent, de plusieurs beatmakers différents, va me procurer beaucoup de plaisir également. Le projet va être assez riche.

Comment se passe le processus de sélection ? Tu es tout seul ou tu écoutes aussi les conseils de ton entourage ?

Je pense que c’est comme tout dans la vie. Tu vas toujours demander conseil à tes amis ou ton entourage avant de prendre une décision. C’est rare de faire des choses sur un coup de tête. Après, il arrive que tu fasses des choix, alors que tu sais que les autres ne sont pas d’accord avec toi. Quand il s’agit de mes coups de coeur je sais convaincre les autres que ça va marcher, en leur montrant que je vais en faire telle ou telle chose, et en apportant ma touche personnelle.

Tu parlais de réalisation de clips tout à l’heure, notamment avec L’Ordre Collectif avec lesquels tu as travaillé sur le clip “Les Battements”. C’est quelque-chose qui t’intéresse vraiment ?

En vérité j’ai commencé par là. J’avais déjà des idées de clips avant d’écrire certains textes, je faisais de la vidéo avant de faire du son. J’ai mis un peu ça de côté au profit de la musique et des concerts, c’est vrai, mais j’adore bosser sur des projets comme ça. Avec L’Ordre Collectif on a toujours bossé ensemble. J’ai travaillé avec eux d’ailleurs sur le clip “Relax” de Caballero. J’ai pu voir que j’avais pas perdu la main, donc je pense que je vais réaliser d’autres trucs très bientôt.

Pour le projet de “La Marelle” on peut donc se demander si tu l’as écrit avant de le mettre en vidéo, ou si tu as eu l’idée de la vidéo avant d’écrire le morceau…

Pour l’histoire, ce morceau c’était un freestyle écrit sur une Face B à la base. Je peux même te dire que le titre d’origine de l’instru sur laquelle je l’avais posé… (ndlr : après une concertation avec Caballero et Meyso) c’était l’instrumentale de “Bath Salt” de ASAP Mob et Flatbush Zombie, un de leur plus vieux morceau. J’avais envie d’écrire un truc de mongole, qui dit juste que je suis énervé et que je veux flinguer tout le monde. Je l’ai écrit à une époque ou il y avait encore aucune trap en France. Il y avait Espiiem qui avait sorti un morceau dans ce style, et aussi la Sexion d’Assaut à l’ancienne, sur de vieux morceaux ; mais sinon personne ne faisait ça à l’époque. Moi à ce moment j’étais dans une phase d’expérimentation, j’avais vu Espiiem le faire, et j’écoutais pas mal de morceaux américains dans ce style, j’ai vraiment bien aimé.

Ce freestyle donc, qui était tout bête, je me suis mis à le jouer en live pour rigoler. Je le faisais sur la prod de “Watching Movies” de Mac Miller. On a eu pas mal de bons retours et on rigolait bien sur scène. Un jour, Lo’ m’a dit “faut qu’on en fasse un vrai morceau” et il m’a fait une instru. J’ai posé dessus, j’ai ajouté un refrain, et on a vraiment commencé à prendre le truc au sérieux. C’est resté pas mal de temps dans mon ordi, mais je me suis dit, quitte à faire ça sérieusement, on va faire un clip. J’en ai donc parlé à L’Ordre Collectif, je leur ai simplement dit que je voulais faire un clip où je flingue tout le monde. Ils ont bossé dessus et j’ai apporté ma touche ensuite sur pas mal de choses.

En fin de compte, on peut dire que c’était un exercice de style ? Il y avait aucun délire en mode je vais viser des gens en particulier, ou critiquer d’autres artistes…

Non en effet. Comme tu le dis, c’était vraiment un exercice de style au départ, il n’y a vraiment aucune attaque. Cela ne m’intéresse totalement pas ce genre de choses.

Au niveau vidéo encore une fois, on sent une nette influence de Gaspar Noé sur certains points. Quelle est ta relation par rapport à son oeuvre ? C’est quelqu’un qui t’a marqué ?

Évidemment, d’ou le titre et le clip du morceau “Enter The Void”. Subjectivement, c’est un film durant lequel je n’ai vraiment pas passé un bon moment, c’est un film assez dur à voir. Mais il est tellement intéressant, visuellement surtout. Je pense que tous les gens qui travaillent dans la vidéo, quand ils ont vu ce film, ils ont forcément été marqué et ont du se dire que c’était génial comme concept. C’est pour ça je pense qu’il y a autant d’artistes qui ont repris ce style pour leurs clips. Je pense à Kanye West dans “All of The Lights” qui avait repris le concept ; et ce petit con il l’a même pas déclaré. Il y a aussi ASAP Rocky qui a fait dans le même délire avec son morceau “LSD” plus récemment.

J’ai fais pareil avec “Enter The Void”. J’ai dis à L’Ordre de regarder le film pour qu’ils voient ce que je voulais, les prises de vues, etc. Cette fois, par rapport à La Marelle, j’avais écrit tout le son entièrement pour le clip. Pour moi c’était l’histoire d’une bonne soirée qui part en couilles, et j’avais déjà tout en tête, toutes les idées, avant même d’écrire le titre.

En parlant de choses qui marquent, je vais te parler maintenant du morceau “Avion Malaisien”. Je pense à la phrase “j’deviens trash en oubliant c’que mon image et mes chansons montrent” ou encore “pardon à mes fans, j’ai arrêté d’écrire des textes naïfs contre l’horreur de ce monde”. Du coup, ma question c’est de savoir comment évolue ton inspiration dans le temps, et comment expliques-tu que tes textes soient plus durs qu’auparavant ?

Plus le temps avance, plus je passe de temps à écrire mes textes. Avant je pouvais facilement t’écrire un couplet en une demi-heure, maintenant je galère, je me prends la tête dessus. Je vais plutôt mettre deux semaines pour écrire un couplet. Dans un premier temps j’ai pas envie de me répéter et j’ai pas envie de dire une phase que j’ai déjà dite ou qui ressemble à une autre. Dès que je me dis “ça c’est une phase que j’aurais pu laisser passer avant dans un texte” ça m’énerve, parce que je me dit qu’il y a pas eu d’évolution dans mon écriture. Il faut que je la rende plus précise, encore plus pointilleuse et travaillée ; même si je sais que très peu de gens verront la différence, c’est devenu important pour moi, ça compte.

C’est sûr que parfois il y a un rapport particulier avec le public, comme sur ce morceau “Avion Malaisien” dans lequel je parle de choses personnelles, d’inquiétudes, de choses plus dures. C’est pas un morceau où j’ai pensé à un concept à la base, je me suis juste mis à écrire. C’est vraiment un des derniers morceaux que j’ai écrit en étant touché par une inspiration abstraite, grâce à l’instru notamment.

Justement, c’est Stwo qui a produit le morceau…

L’histoire de cette instru est assez particulière puisque Stwo devait faire une prod pour Drake à la base, via son label, et il lui a envoyé celle-là. Le manager de Drake a dit qu’il était chaud, mais au final elle est restée des mois sans sortir. Stwo l’a alors sorti sur internet, sur SoundCloud. Là je l’ai entendue et j’ai dis que ça m’intéresserait bien de bosser dessus. Comme elle était déjà sur le net, Stwo m’a dit qu’il y avait aucun soucis, et je l’ai prise.

Suite à cela le manger de Drake a appelé le manager de Stwo pour lui dire de ne pas la sortir car ils voulaient vraiment travailler ensemble, mais c’était trop tard. Ça a accéléré du coup le processus de collaboration entre eux deux, puisqu’il travaillent vraiment ensemble sur des projets maintenant.

Toi c’est le genre de sonorités que tu recherches, des intrus dans lesquelles tu te retrouves ?

J’aime beaucoup ce genre d’instrus, toute cette nouvelle vague. Je ne sais même pas comment définir ce type de morceaux mais j’en écoute pas mal. Après j’ai mon univers propre et ce genre de sonorités n’est pas entièrement le mien. Avec “Avion Malaisien” j’ai réussi à m’accaparer le son et l’adapter, lui donner ma propre touche. Je pense que peu de gens l’aurait interprétée de cette façon, c’est pour ça que les gens l’ont aimé d’ailleurs ; mais je ne pourrais pas faire tout un projet sur ça.

Le fait de parler de toi et de tes inquiétudes dans tes textes, c’est important pour toi ?

Je me mets de plus en plus à parler de moi-même dans mes morceaux, mais dans le fond je ne sais si c’est un exutoire. C’est pas forcément ça qui va m’aider à me sentir mieux. L’important pour moi c’est de rapper, c’est ma passion. Le fait de créer me passionne. Le fait d’écrire est déjà bon pour moi, ça me fait oublier mes soucis, ça c’est un exutoire ; le contenu de mes textes, lui, ne change pas grand chose. Cette sensation de bien être que j’éprouve quand j’écris, prend le dessus sur ma sensation de mal-être, que je peux exposer parfois du coup dans mes textes. C’est dans ce sens là où ça me fait du bien.

Tu nous dis que le rap est une passion, est-ce que tu te vois encore là dans dix ou vingt ans ?

Franchement je sais pas. Je me vois pas rapper très longtemps parce que, comme je te disais, je veux vraiment pas me répéter et il arrivera forcément un moment ou je vais dire la même chose ; ça je le souhaite pas du tout. J’ai vraiment peur du moment où j’aurais plus rien à dire. J’arrêterai quand j’aurai fais le tour, et je reprendrai si jamais j’ai de nouvelles idées.

La scène dans tout ça, c’est également important pour toi ?

Complètement. D’autant plus maintenant grâce à Caramaba, la boîte avec qui je travaille maintenant, qui me trouve des dates vraiment partout et assez fréquemment. C’est beaucoup moins à l’arrache comme avant, c’est beaucoup plus cadré. Du coup je prend encore plus mon pied, je me sens plus performant à force. Dans pas longtemps je vais faire le Chantier des Francofolies à La Rochelle où il y aura une semaine de répétitions avec des profs. J’apprends plein de choses, et j’ai vraiment hâte de le faire pour trouver des choses sur lesquelles je peux m’améliorer.

On te souhaite alors un bon concert et une bonne soirée !

Merci, à vous aussi. Merci de soutenir !

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